14
Après une semaine de voyage et trois passages en hyperespace, la face nocturne de Qoribu se mit à grossir à travers le hublot frontal de l’Ombre de Jade, formant une sorte de croissant acéré sous la lumière lointaine du soleil bleu-vert qui scintillait en arrière-plan. La planète était entourée d’un impressionnant système d’anneaux et sa pénombre n’était éclairée que par la lueur de quelques lunes brillantes. Malgré ce spectacle hautement singulier, Luke ne put s’empêcher de focaliser son regard vers un amas d’étoiles délimitant la frontière avec le territoire Chiss, telle la toile d’une immense araignée, terrifiante et mortelle.
Les Chiss s’étaient toujours enorgueillis de ne pas faire partie des peuples agresseurs. Leurs lois leur interdisaient tout simplement d’attaquer les premiers. Leur doctrine militaire poussait même le décret encore plus loin, en affirmant qu’il fallait qu’un ennemi les attaque à l’intérieur de leur espace pour que les forces armées lancent une contre-offensive. Par conséquent, Luke avait un peu de mal à comprendre comment les Chiss s’étaient retrouvés en conflit ouvert avec une Colonie située à pas moins d’une année-lumière de leurs frontières.
La doctrine avait peut-être changé, après tout. De toute manière, la guerre contre les Yuuzhan Vong avait profondément perturbé le cours des événements. Et depuis sa dernière expédition du côté des Régions Inconnues, Luke était convaincu qu’il s’y passait des choses totalement incompréhensibles aux yeux de l’Alliance Galactique. Le nombre des clans gouvernants Chiss était passé de neuf à quatre pour une raison inconnue, et l’Empire de la Main avait mystérieusement disparu. Il était donc fort possible que les Chiss en aient profité pour modifier leur doctrine. Quoi qu’il en soit, Luke doutait que les Chiss puissent ne pas prendre en compte l’un de leurs principes fondamentaux. A savoir l’interdiction formelle d’attaquer les premiers. La loi avait été respectée pendant près de mille ans et Thrawn – le Grand Amiral Chiss qui avait failli renverser la Nouvelle République à lui tout seul – s’était retrouvé contraint à l’exil par le simple fait de l’avoir violée.
Selon Luke, il ne pouvait y avoir qu’une seule conclusion logique. La Colonie était à l’origine du conflit. A moins que ce ne fut Raynar.
Le simple fait de repenser à ce que ce dernier était devenu remplissait Luke de chagrin et de culpabilité. La mission sur Myrkr avait coûté la vie de son neveu Anakin et de six autres jeunes Jedi. Quant à Raynar, abandonné sans aucun espoir d’être secouru, il avait horriblement souffert. Pouvait-on le blâmer pour ce qu’il était devenu ?
— C’était la guerre, déclara gentiment Mara, assise au poste de pilote. Tu n’es pas responsable de ce qui est arrivé. Des millions de gens sont morts. C’est le destin.
— Je le sais bien, répondit Luke. Mais le vrai Raynar n’est pas perdu. Je crois même pouvoir le faire revenir.
— Ton rêve est pieux, Skywalker, observa Mara en hochant la tête. Mais ce n’est pas pour tout de suite. En bien ou en mal, Raynar est aujourd’hui indissociable de la Colonie.
— Il y a quand même un truc qui cloche, répondit Luke.
— Quelque chose en rapport avec Raynar, tu crois ?
— Peut-être bien. J’ai toujours détesté quand les Jedi deviennent empereurs.
— Mais Raynar n’est pas un nouveau Palpatine. Il a l’air très à l’écoute de son, euh… peuple, fit remarquer Mara.
— Pour l’instant, dit Luke. Reste à savoir pour combien de temps.
— Et tu crois que c’est ton boulot d’empêcher ça ? demanda Mara. Nous avons déjà assez de soucis avec l’Alliance Galactique.
— La galaxie est plus vaste que l’Alliance Galactique.
— Et les Jedi ne peuvent tout prendre en charge, nous sommes bien d’accord, rétorqua Mara.
Il y eut un long silence et ils reprirent leur discussion plus intimement et profondément. Ce genre d’instants constituait l’un des trésors secrets de leur mariage. Ils savaient exactement comment assimiler leurs opinions réciproques, et fusionner leurs forces pour contrebalancer les faiblesses de chacun de leurs préjugés. Mais cette fois, il semblait difficile de concilier leurs inquiétudes.
— C’était plus simple quand il suffisait d’activer notre sabre laser et de découper un méchant, observa Luke.
— Plus simple… Mais pas nécessairement plus facile.
Ils étaient désormais suffisamment proches de Qoribu pour voir que ces lunes avaient commencé à revêtir des formes colorées. Luke compta pas moins de vingt-cinq satellites différents en train de se refléter dans la grisaille ombreuse de chacune des faces du géant de gaz, et l’écran de navigation lui révéla la présence d’une trentaine de satellites supplémentaires dissimulés dans l’obscurité.
Luke plongea au cœur de la Force. Une présence insecte diffuse enveloppait six lunes différentes. Jaina et la plupart des autres Jedi se trouvaient sur l’une des lunes localisées au centre de l’ensemble, et – à son grand soulagement – elle ne dégageait qu’une faible nuance de la double présence d’Affiliés.
L’un des Jedi s’immisça dans la Force en signe de bienvenue.
Luke sentit instantanément la présence de Jacen. Mais avant même qu’il puisse lui aussi lui répondre par un sentiment chaleureux, la voix de son neveu résonnait déjà dans son esprit.
Faites vite.
Jacen semblait plus inquiet que vraiment paniqué, et Luke eut comme l’impression que les événements risquaient de dégénérer.
— Pluz vite. (La voix de Saba éructa dans l’unité com à faible fréquence, spécialement utilisée pour duper les Chiss. La Barabel était à bord du XR808g, où elle s’était glissée dans le siège du copilote de Juun, en attendant que Tarfang se remette de ses blessures.) Saba a l’imprezzion que nos Jedi se préparent à une zacrée bataille.
Luke jeta un œil à son écran tactique et y vit trois frégates en train de dériver, hors orbite, vers la présence errante de Lowbacca. Elles étaient escortées par une nuée d’appareils de secours, avec un bouclier de chasseurs griffes planant entre les dits vaisseaux et les lunes occupées par les Killik. On trouvait également plusieurs morceaux d’épaves en train de flotter juste au-dessus des anneaux de Qoribu.
— R2, fais-moi un rapport d’analyse sur ces débris, ordonna Luke.
Le droïd bipa une petite protestation sans énergie et quelques secondes plus tard, l’analyse défila sur l’écran de Luke. L’épave était métallique, irrégulière et en grande partie creuse. Des parcelles de vaisseau spatial. Luke allait leur indiquer qu’il s’agissait des restes d’une bataille lorsqu’il entendit résonner les pas d’un enfant.
— Vite ! s’écria Ben sur le seuil de la porte. Jacen a besoin de nous !
Luke se retourna pour voir son fils arriver au pas de course. Il était toujours vêtu de son pyjama, ses yeux rouges portaient encore l’empreinte de l’oreiller et ses yeux étaient tout embués de sommeil.
— Tu as entendu Jacen ? demanda Luke en ouvrant les bras.
Nanna accourut dans son dos.
— Je suis désolée. Il s’est réveillé d’un coup et a filé avant que je puisse le rattraper. (Elle tendit la main et dit au petit Ben :) Retourne donc te coucher, Ben. Ce n’était qu’un rêve.
Luke fit signe à la droïd de patienter.
— Non. (Il accueillit Ben sur ses genoux.) On a entendu Jacen, nous aussi.
— Ah bon ? fit le petit garçon en écarquillant les yeux.
— Oui, répondit Luke. A travers la Force.
Un éclair de panique zébra dans les yeux de Ben.
— Tout va bien, Ben, lui dit Mara d’une voix apaisante. Il n’y a rien à craindre. Tu jouais toujours avec la Force quand tu étais plus petit.
— Pendant la guerre, je sais. (Ben tendit ses bras vers Nanna.) Je veux retourner dans mon lit.
Luke le maintint sur ses genoux.
— Tu es sûr ? On arrive bientôt sur Qoribu, tu sais ?
Le visage de Ben s’illumina un bref instant lorsqu’il jeta un œil à travers le hublot, mais il s’empressa de rejoindre Nanna.
— J’ai encore envie de dormir.
— C’est vrai ce mensonge ? (Luke fronça les sourcils, mais il finit par soulever Ben pour que Nanna le récupère.) Bon… On te réveillera quand Jacen et Jaina seront là.
— OK.
Ben enfonça sa joue dans la chair synthétique de l’épaule et détourna le regard. Une fois que la droïd eut quitté le poste de pilotage, Luke déclara :
— Il en a peur.
— C’est un fait, observa Mara d’une voix sèche, tout simplement parce qu’elle s’inquiétait pour son fils. Il croit peut-être que c’est la Force qui a tué son cousin et tous les autres Jedi ?
— Peut-être, fit Luke. J’aimerais trouver une raison que nous puissions comprendre.
— Mais tu ne penses pas qu’il s’agit de ça, n’est-ce pas ?
— Je suppose que non, répondit Luke. En règle générale, Ben est plutôt aventureux et confiant. Voire même imprudent.
Dehors, le Faucon avait déjà commencé à ralentir. Le XR808g, quant à lui, continuait à foncer à pleine vitesse. Luke établit la communication à faible fréquence avec les deux vaisseaux.
— Pas si vite à bord du XR, ordonna-t-il. Attendez qu’on en sache un peu plus sur la bataille.
— Il y a eu une bataille ? s’étonna Juun.
— Vérifie tes données, mon gars, intervint Yan du Faucon. Ne recevant aucune réponse, ce dernier ajouta : Rassure-moi, tu es bien équipé du matériel de reconnaissance standard ?
— Nouz avons deux paires d’électro-jumelles, les informa Saba. Mais un zeul d’entre nous est assez petit pour pouvoir les utilizer.
Tandis que Yan passait un savon au Sullustéen, Mara demanda à Luke :
— Jette un œil sur ton écran tactique. C’est quoi selon toi ?
Luke s’exécuta et vit un torrent de vaisseaux-flèches Killik surgissant des ténèbres de Qoribu. Soucieux de n’avoir deviné la présence d’aucun nid dans la zone, il se tourna pour demander à R2-D2 de revérifier les données et tomba sur le petit droïd qui faisait entrer et sortir son bras d’interface de façon on ne peut plus frénétique. Inquiet, Luke se fit la promesse d’aller très bientôt vérifier ses circuits. Puis il regarda de nouveau à travers le hublot.
Il ne lui fallut que très peu de temps pour réaliser que les capteurs avaient dit vrai. Une sorte d’ovale allongé composé de minuscules particules semblait jaillir littéralement de la pénombre pour venir se positionner en face des six lunes.
— Ce n’est pas une procédure standard, s’indigna Juun. (Le XR808g poursuivit son avancée vers les lunes Killik.) La bataille a dû les rendre nerveux.
— Dans ce cas, on peut savoir ce que tu fais ? demanda Yan. Tu ne crois pas que tu devrais ralentir un chouia ?
— Le plus tôt ils nous verront, mieux ce sera, dit Juun. Dès qu’ils auront réalisé que nous ne sommes que de simples navires de transport, ils retourneront à leur procédure habituelle. Les insectes forment une espèce très avancée. Ils respectent toujours la procédure standard.
Luke n’en aurait pas mis sa main à couper. Il s’insinua, via la Force, au beau milieu des vaisseaux-flèches et ne ressentit rien de défini.
— XR, je crois que vous devriez revenir, fit Luke. Impossible de ressentir la présence de ces pilotes à travers la Force.
— Vous faites bien trop confiance à votre sorcellerie ancestrale, Maître Skywalker, répondit Juun. Dans l’une de ses célèbres vidéos, le Capitaine Solo illustre clairement la valeur d’une approche décidée.
— Qu’est-ce que je t’ai dit à propos de ces fichues vidéos ? l’avertit Yan. La Force n’a rien de bidon. Ce truc-là fonctionne, crois-moi.
— Tout comme la procédure, Capitaine Solo, rétorqua fièrement le Sullustéen. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle vous me payez au prix fort, non ? Alors, laissez-moi faire mon boulot, voulez-vous.
Les vaisseaux-flèches continuaient de jaillir de la pénombre et venaient se rassembler en une sorte de muraille orange, tremblotante et tourbillonnante. Le XR808g accéléra la cadence.
— XR, je pense que vous devriez reconsidérer… fit Luke. Après l’attaque sur Yoggoy, mieux vaut…
— Quelle attaque ? demanda Juun.
— L’effondrement du bâtiment, siffla Saba.
— Mais c’était un accident, non ? s’étonna Juun.
— Pas pour nous, répondit sèchement Yan.
Les signaux lumineux à l’extérieur de la carlingue commencèrent à former une sorte de code morse. Luke observa son écran, mais au lieu de recevoir la traduction qu’il avait espérée, il ne distingua que le bip indiquant une multitude de vaisseaux-flèches à l’approche.
— R2 !
R2-D2 émit un petit grésillement surpris, puis gazouilla une question.
— Le code du XR, pardi ! s’impatienta Luke.
Le droïd gazouilla et la traduction du code apparut sur l’écran.
Ceci est un message du XR808g, vaisseau amiral de la Société d’Import-export JuunTaar, accompagné de deux vaisseaux frères. Nous transportons des provisions destinées aux guerriers Jedi. Demandons autorisation d’être escortés en toute sécurité.
— Société d’Import-export JuunTaar ? répéta Yan à travers l’unité com. Vaisseau amiral ? Je n’aurais jamais pensé que les Sullustéens avaient autant d’imagination.
Luke se retourna vers R2-D2.
— Aucune réponse des Killik ?
Le droïd bipa une réponse négative.
Les vaisseaux-flèches se mirent à piquer droit sur le XR808g, dessinant une enveloppe de flammes orange.
— Juun, dégage de là. Maintenant ! Ou sinon… je te vire !
Juun était déjà en train de faire demi-tour, mais les vaisseaux-flèches accélérèrent la cadence et vinrent encercler le XR808g dans un nuage de traînées de fusées et de coques en forme d’esquilles. Luke put ressentir presque physiquement la frayeur du Sullustéen et la colère de la Barabel, puis une série d’explosions argentées illumina soudain les abords du vaisseau.
La voix de Juun éructa à travers l’unité com d’urgence S-Thread.
— Urgent ! Urgent ! (Il parlait d’une voix pleine d’effroi, mais digne.) Je suis le Capitaine Jae Juun du XR808g. Je réclame une assistance immédiate. Nous sommes actuellement attaqués au-dessus de Qoribu dans le système de Gyuel. Nos coordonnées sont…
— Je t’ai dit, assez avec la procédure ! s’écria Yan à travers l’unité com standard. On connaît la situation.
— Enregistré, fit Juun. (Le canal grésilla lorsque les boucliers du XR808g lâchèrent, puis la communication fit place à un bourdonnement grave et régulier.) Aïe ! Nous venons de perdre nos propulseurs. Exigeons un plan bis.
— Je ne vais pas tarder à arriver, fit Yan. Tiens-toi tranquille, ça nous fera des vacances.
— Enregis…
Le signal prit fin dans une série de claquements assourdissants. Et le Faucon remit les gaz.
— Message à l’Ombre. On s’en occupe, déclara Leia. Restez où vous êtes et couvrez nos arrières.
— Et pourquoi pas le contraire ? demanda Mara. Vous êtes beaucoup mieux armés.
— Parce que l’Ombre a des propulseurs de classe yacht, fit remarquer Yan. Si vous récupérez ce vaisseau, il vous faudra une semaine pour avancer.
— Vous nous avez convaincus, admit Mara.
Les canons blaster du XR808g se mirent à cracher le feu sans discernement, pulvérisant plusieurs séries de vaisseaux-flèches. Quant à la colère de Saba, elle laissa la place à une jubilation non feinte. Celle du bonheur de partir en chasse.
— On est partis, fit Leia. Un conseil : faites bien chauffer vos propulseurs. Il se peut qu’on ait à filer d’ici au pas de course.
— Message reçu. Mais grouillez-vous, dit Luke, inquiet.
— Regarde ça, fit Mara. Je crois que tu es en train de les effrayer.
Luke jeta un œil sur son écran tactique et vit les vaisseaux-flèches s’éloigner du XR808g, laissant la voie libre au Faucon.
— Ces types ne sont peut-être pas si sanguinaires que ça, observa Luke. Tu crois que c’est un problème de communication ?
— En tout cas, ce n’en était pas un quand cette satanée tour s’est écroulée, dit Mara. Et je n’aime pas vraiment ce que dégagent ces pilotes de vaisseaux-flèches.
— Moi non plus. Leur présence est indistincte, admit Luke. Comme s’ils se cachaient de la Force.
Les vaisseaux-flèches firent marche arrière et filèrent à toute allure dans la trajectoire opposée de celle du Faucon.
— Ils ont le feu aux fesses, on dirait, observa Yan.
Il zooma sur son écran tactique, à la recherche d’un assaut quelconque des Chiss à l’encontre des Killik, ou vise versa. Tout semblait calme des deux côtés. La nuée de vaisseaux-flèches se divisa en deux groupes. Dont l’un beaucoup plus rapide que l’autre.
— Je ne savais pas que les fusées à base de méthane envoyaient autant de puissance, dit Mara. Tout ceci n’a plus aucun sens.
R2-D2 bipa, puis fit défiler un message sur leurs écrans.
Ces Killik utilisent des propulseurs à base d’hydrogène.
Avant même que le faisceau tracteur du Faucon ait pu récupérer le XR808g, une brèche de près de deux kilomètres de long s’était créée entre les deux groupes de vaisseaux-flèches. Chacune des nuées continuait d’accélérer vers la face ombreuse de la planète jusqu’à ce que la plus rapide dépasse l'Ombre. Puis, les deux escadrons refirent demi-tour et foncèrent en position d’assaut.
— Faites gaffe ! s’exclama Luke. Ils arrivent droit sur nous.
— On les a vus, répliqua tranquillement Leia. Merci.
Le Faucon commença lui aussi à accélérer, mais il avait perdu pas mal de sa vitesse. L’appareil était en train de tirer le XR808g, particulièrement lentement du fait de la taille quasi identique des vaisseaux. Mais par miracle, la nuée stoppa net sa progression et se mit à former une sorte de mur entre l'Ombre et le Faucon. La seconde nuée, plus rapide, vint quant à elle se coller juste derrière l’Ombre.
— Ça ne s’annonce pas très bien, observa Mara. R2, prépare-nous les vecteurs de fuite.
Le droïd gazouilla une excuse et se mit immédiatement au travail.
— Je crains bien qu’on se soit fait prendre au piège, déclara Mara.
— Ils risquent de s’attirer des ennuis en nous capturant, fit Luke. Tout ce que je voudrais savoir, c’est pourquoi.
Il garda la question à l’esprit lorsqu’il s’immergea dans la Force à la recherche de Jacen et Jaina. Raynar avait été incapable de discuter honnêtement de l’épisode de l’attaque sur Yoggoy. Luke était persuadé que sa nièce et son neveu allaient se montrer plus prolixes.
Mais en guise de réponse, Luke ne reçut qu’une impression confuse.
— C’est exactement comme sur Yoggoy, se lamenta Mara. Personne ne sait rien.
R2-D2 gazouilla une déclaration : l’Ombre n’était pas assez véloce pour pouvoir s’échapper et s’en sortir indemne.
Puis ce fut au tour de Nanna de se faire entendre.
— Dois-je conduire Ben au poste de pilotage ?
— Pas encore, répondit Mara.
— Je pense sincèrement que vous devriez prendre Ben et fuir à bord du FurtiX, Maître Skywalker, insista la droïd. Les chances de survie de l’Ombre ne sont que de…
— Nos chances sont excellentes, grogna Mara en se tournant vers Luke. Pas vrai ?
— Absolument, répondit-il. Tout va bien.
Fermant son esprit à tout type de distraction externe, Luke entreprit un exercice de concentration. Il sentit à peine s’ébranler l’Ombre lorsque les premiers vaisseaux-flèches se mirent à attaquer ses boucliers à l’aide d’explosifs chimiques primaires.
— Euh, pourquoi vous êtes pas dans un vecteur de fuite ? R2 est toujours à l’aveugle ou quoi ? demanda soudain Yan.
— Négatif, répondit Mara. On maîtrise la situation.
— Eh bien, on ne dirait pas, rétorqua Yan. On va immobiliser le XR et tenter une manœuvre de…
— Négatif ! hurla Mara. Si tu fais ça, jamais tu ne pourras de débarrasser de ces saletés. Continue d’avancer. Et ne te retourne pas. Luke prépare un coup.
— Message reçu. (Ce fut Leia qui répondit.) Si tu es sûre de toi.
— Nous sommes sûrs. Enfin, je crois, répondit Mara.
Luke, lui, était confiant. Il était désormais entièrement ouvert à la Force, elle se déversait en lui par tous les côtés, l’emplissant d’un maelström de puissance et imprégnant tout son corps de son énergie cosmique.
Une violente explosion se fit entendre en provenance de la salle des moteurs, signalant une surcharge des circuits. Puis les lumières s’affaiblirent lorsque R2-D2 redistribua la puissance du bouclier. Luke sentit l’anxiété gagner Mara, mais préféra l’ignorer et rester concentré. Il se visualisa une représentation mentale de l’extérieur de l’Ombre. Puis il déplaça l’image à l’intérieur de la Force avant de la faire sortir de son esprit et de la projeter dans le cockpit.
Mara étudia l’image avec attention et dit :
— Ça me paraît bien.
Luke élargit l’image, prenant son temps pour absorber et assimiler l’emplacement de chacun des capteurs disséminés sur la coque de l’Ombre. Il commença également à se sentir fatigué mais préféra ignorer son épuisement naissant et continuer d’élargir l’illusion jusqu’à ce qu’il recouvre la surface du vaisseau d’une sorte de revêtement imaginaire.
Une nouvelle explosion se répercuta. Mais cette fois, le son fut suivi d’une série de petits bruits étouffés. Mara déclencha l’alerte, fermant tous les conduits d’aération et activant les systèmes anti-perte de pression. Puis elle déclara dans l’unité com :
— Nanna, fais enfiler son scaphandre à Ben.
— C’est déjà fait, répondit la droïd. Nous n’attendons plus que vous au poste d’évacuation. Vous devriez peut-être venir.
— Nanna, tu as pété un câble ou quoi ! s’exclama le petit garçon. On va bien. C’est papa qui l’a dit !
Essayant de ne pas se laisser distraire par son fils – ni par les attaques de plus en plus violentes et répétées des vaisseaux-flèches – Luke projeta une nouvelle image mentale de l’Ombre. Mais cette fois, l’appareil était recouvert d’un vernis noir parsemé d’étoiles et ressemblait à s’y méprendre à une parcelle de vide intergalactique. Au lieu d’absorber la localisation des capteurs, Luke avait tout simplement recréé le vide intersidéral.
Une fois que l’incroyable camouflage fut opérationnel, il transféra l’image à même la coque, poussant un peu plus loin la supercherie. Son effort extrême commençait à épuiser totalement son énergie. Afin de résister, Luke utilisa sa propre peur de perdre Ben et sa colère à l’encontre des insectes qui menaçaient sa vie, et fit couler la Force au plus profond de lui. Il la sentait qui s’insinuait dans chacune des particules de son corps et une légère aura se dégagea de sa peau.
Une troisième explosion se répercuta.
— Bon, il en est où ce leurre, Skywalker ? demanda Mara. Nos boucliers ne vont pas pouvoir…
Luke finit par détacher le revêtement.
— Fonce !
Mara poussa la puissance au maximum, puis, une demi-seconde plus tard, désactiva les propulseurs. L’Ombre se désolidarisa de son double et, toujours camouflée par le vernis nocturne que Luke avait conçu, s’éloigna tranquillement de l’illusion de Force.
Le tremblement cessa et Luke continua à contrôler les deux leurres. La Force se déversait toujours en lui, le brûlant un peu plus à chaque fois. Il drainait plus d’énergie que son corps ne pouvait le supporter, se consumant littéralement de l’intérieur. Ce n’était pas à proprement parler une action liée au côté obscur, mais Luke le ressentait comme tel. Selon Mara, Palpatine avait vécu exactement la même chose. Et Luke la croyait. Il pouvait sentir son corps qui commençait à le lâcher : ses cellules s’affaiblissaient, ses membranes s’amincissaient, le cytoplasme était en ébullition et le nucléus se décomposait littéralement.
L’atmosphère alentour se mit à crépiter.
R2-D2 tendit un extincteur anti-feu et se dirigea vers Luke, gazouillant de panique.
— Tout va bien, R2 ! s’écria Mara. Il connaît ses limites. Il ne va pas s’enflammer.
Enfin, j’espère, ajouta-t-elle silencieusement.
Sur l’écran tactique de Luke, la fausse Ombre dérivait lentement en bas du cadran, toujours entourée d’un nuage de vaisseaux-flèches à l’attaque. Un petit tableur décomptait les secondes restantes avant que l’Ombre et son camouflage de Force soient suffisamment éloignés des vaisseaux-flèches pour réactiver les propulseurs et prendre la poudre d’escampette.
— On ramène Juun et Saba à bord, déclara Leia à travers l’unité com. Vous avez besoin d’aide ?
Ils ne répondirent pas, de peur que les vaisseaux-flèches ne localisent la fréquence. Au lieu de cela, Mara atteint Leia à travers la Force, et tenta de la rassurer. Elle aurait préféré recevoir le message de son frère mais celui-ci était pris de convulsions et commençait à s’embraser légèrement.
Le XR808g s’éloigna progressivement du Faucon, et les Solo opérèrent un looping en direction de la « bataille ».
— C’est pas vrai ! jura Mara. Mais… !
— Mamaaaaaannnn ! appela le petit Ben, qui accourait dans l’angle. (Il avait revêtu son scaphandre d’évacuation, avec la visière de son casque relevée.) Papa nous a dit qu’on était censés ne pas bouger.
— Ton père a entièrement raison, fit Mara. Tu n’étais pas supposé attendre au poste d’évacuation avec Nanna ?
— On y était, mais les secousses se sont arrêtées et… (Ben détourna le regard sur la silhouette scintillante et angoissée de son père, et ses yeux s’écarquillèrent d’horreur.) Qu’est-ce qu’il a, papa ?
— Je t’expliquerai plus tard, répondit Mara.
La peau de Luke devenait plus sèche qu’un lac de Tatooine, et de minuscules halos de lumière dorée commençaient à jaillir du bout de ses doigts. Quant au Faucon, il fonçait droit sur les vaisseaux-flèches. Trois secondes. Deux. Une…
Mara réactiva les propulseurs. Luke mit un terme aux illusions et s’effondra sur son siège. Sa peau picotait et ses cheveux étaient dressés au-dessus de sa tête. L’énergie de Force quittait progressivement son corps.
La voix de Yan éructa instantanément dans l’unité com.
— Qu’est-ce que c’est que ce foutoir ? Le Faucon s’éloigna une nouvelle fois des vaisseaux-flèches. Vous n’avez quand même pas… ?
— Ne t’avais-je pas dit de ne pas te retourner ? fit Mara, avec la voix d’une maman pleine de reproches. Maintenant, viens te mettre derrière nous et restes-y.
— Euh, OK. (Yan semblait davantage perturbé par le ton de Mara que par le changement de position de l’Ombre.) Comme tu veux.
La communication cessa et Mara laissa échapper un soupir.
— Chubba ! Ne me dis pas que c’est moi qui lui ai parlé sur ce ton ?
— T’en fais pas, fit Luke. Au fond, Yan n’est encore qu’un gamin.
Elle activa une section miroitante et se retourna dans sa direction.
— Comment tu te sens ?
— Comme si je m’étais pris une décharge électrique, répondit-il.
Mara sourit.
— Ne mets pas le désordre dans ma cabine de pilotage, c’est tout.
Luke se redressa et vit son reflet dans la section miroitante de la verrière. Son visage était tout gonflé et ridé, sa peau sèche et cireuse, ses yeux enfoncés, boursouflés et cerclés de rouge. Il commençait à ressembler à Palpatine.
Même pas en rêve, le rassura Mara à travers la Force.
— Mais va quand même te reposer, dit-elle à voix haute. Si tu en fais trop, Dieu sait ce qui pourrait arriver.